Un remède à la mélancolie

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Kiev est devenue très triste, le soleil a grillé comme une ampoule. En plus de cela à mon Kiev personnel il n'y a pas de chauffage et je caille totalement et, pour ne pas devenir un bonhomme de neige dans le sens littéral aussi que figuré, je serre la tasse de thé dans mes mains et je plonge dans les petites vétilles tièdes qui font ma vie, j'essaye de me chauffer. Lorsqu'en global tout est froid et compliqué et que rien n'est certain, mes petites vétilles sont mon "tout". Elles sont toutes simples et rassurantes.

Toute la journée j'ai envie d'écrire, une très très grande lettre à un ami éloigné et proche à la fois, mais mon français turc d'origine arabe s'est marié et a fait des enfants donc, je n'ai plus à qui envoyer toutes mes lettres d'automne.

Et j'ai fait une nouvelle tradition, de ne plus écrire les lettres.
Si je peux dire que je sais vraiment faire quelque chose, c'est d'inventer des traditions salutaires.
En automne, il est tellement facile de perdre la sensation d'être heureuse.
Et inventer une bonne tradition, c'est ma petite vitamine quotidienne sucrée de la grisaille mélancolie d'automne. Pour ne pas tomber malade, pour ne pas me noyer, ne pas me perdre dans cette tristesse intoxicante. Et pourtant parfois ça fait du bien, avec "Paris est une fête" de Hemingway dans le parc froid et mélancolique piétiner les feuilles mouillées sous ses bottines.

La bonne tradition, c'est de préparer dans le cezve du café et passer un moment avec sa sœur, l'après midi.
Ajouter au café du lait et servir des sucreries et se parler de tout et de rien, pendant que sa petite fille, ma nièce, dort dans la pièce voisine. Ma sœur apporte des sucreries et moi, je fais du café, c'est déjà aussi la tradition et le cezve est prévue pour deux personnes, une dimension sororale idéale.
Je l'ai compris aujourd'hui lorsque j'étais obligée de boire du café tout seule. Un cezve entier, c'est trop pour quelqu'un qui n'a pas sa sœur à côté d'elle pour parler de toutes ces petites choses qui font la vie féminine.

L'année dernière, à la même époque il faisait très beau et très chaud, pour moi. Car ce novembre-là j'ai été à Barcelone. Et là-bas, ma tradition préférée est devenue d'avoir mon petit déjeuner avec le Père dans un parc derrière l'Arc de Triomphe. J'étais sortie à 9h00 et, dans une boutique ,en face de l'hôtel, chez les chinois, j'avais acheté des kakis jaunes et charnus, des bananes sucrées et des oranges odorantes. Chemin faisant vers le parc, je les ai lavés sous l'eau d'un robinet de rues. Et là, assise sur un banc, sous les rayons du soleil, avec les Saintes Ecritures, j'ai pris mes meilleurs petits déjeuners. J'avais rêvé de jeter un coup d'œil dans l' Eglise militaire de la Citadelle mais elle était toujours enfermée.
Après nous nous promenions avec mon meilleur ami, très ressemblant à un Espagnol. Des fois je passais toute la journée tout seule en faisant des croquis. Mais la tradition de démarrer la journée le matin par le petit déjeuner dans le parc avec le Père, a fait de mon voyage une fête quotidienne. Parce que mes tableaux étaient bloqués à la frontière allemande après s'être perdus sans aucune trace quelque part en Europe. Parce que le moment où je me suis enregistrée à l'hôtel j'ai reçu un mail court de mon amoureux. Que tout est fini. Qu'il ne viendra pas à Barcelone.

Lorsque la roche s'éboule sous les pieds et s'envole avec le vent, j'ai besoin de mes petits morceaux de terre sécurisé pour savoir d'où faire un pas le matin.

Je l'ai compris lorsque pendant un été difficile j'avais commencé à faire des balades en forêt pour y avoir des rendez-vous avec les écureuils. Je leurs apportais des noix communes en guise de petit déjeuner. Les écureuils dans notre forêt étaient presque apprivoisés et prenaient de la nourriture des mains. Cette douce thérapie matinale était devenue ma bouée de sauvetage. À 7h00, il y a déjà beaucoup de monde en forêt, des maîtres avec leurs chiens et des joggeurs. Mais tous m'étaient égale, je ne m intéressais qu'aux écureuils. Les petits animaux descendaient pour prendre craintivement avec leurs petits pattes les noix dans ma main tendue et les mangeaient tout près de moi ou ils les cachaient près du pin en faisant des marques pour se souvenir avec les feuilles et des branchettes ( ils étaient tellement drôles ces créatures). Des fois un autre écureuil espionnait et venait voler les noix. Oh parfois, j'étais le spectateur de vrais drames ! En ayant distribué des noix, je rentrai chez moi, prendre le petit déjeuner, moi aussi. Il est très important (pour moi) bien commencer le jour.

Il est impossible de démarrer la journée l' après midi ou le soir; une journée commence toujours le matin.
C'est peut-être pour ça que j'invente toujours ces mes "bonnes traditions matinales" pour avoir chaque jour de la chance de passer une très bonne journée, arriver à tout faire, à être artiste-peintre, amie, sœur, tante… et parfois simplement une femme.

2 réponses

  1. Eric
    | Répondre

    Très beau texte, dans un français parfait. Au plaisir de vous rencontrer,

    Eric

    • oh, merci beaucoup Eric ! ça me fait un grand plaisir de recevoir votre commentaire (je vous avoue, je suis vraiment surprise d’avoir découvert que quelqu’un était tombé sur mon site))

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